Elle en a des choses à dire, Lola M.
La question est de savoir où s’arrête la fable et où commence le fait divers. La différence entre les deux n’est pas dans le sordide de l’un ni dans l’improbabilité de l’autre. C’est beaucoup plus compliqué que ça et Lola M l’apprend a ses dépends car, quitte à se réveiller raide et froide à la morgue, autant choisir comment les autres se souviendront de nous.
Ogresse d’amour démunie de toute identité sexuelle, pareille à un no man’s land, elle tente de se raconter à la seule personne présente : l’employé des pompes funèbres. Le garçon écoute et accepte parfois de jouer certains des rôles du théâtre de Lola M. Que connaît-on de sa vie et qu’est-ce qu’on en retient ? Que laisser sur terre, quelle épitaphe pour ne pas être oublié(e) ?
Globalement compassionnelle et spécialement folle, homme marié et prostituée rêveuse, adolescente des cités et chienne de l’espace… Lola M., combien de déguisements ?
Résister à l’idéologie dominante (forcément totalitaire) par l’Expérience.
Se forcer à rester dans l’étonnement, quitte à prendre la vie en pleine face pour savoir, au bon moment, quel camp on a choisi.

    L’Arlequin Inverti E. présente :


    (la tentation de la fable 2)

Ce texte est le deuxième volet du diptyque la Tentation de la fable.
La première partie, plus globale, moins centrée sur le témoignage d’une vie, n’est pas encore monté pour des raisons aussi bien techniques, humaines que financières. Je qualifierais les deux textes de «jeunes». Ce sont des textes que je n’ai pas trouvés à l’intérieur de moi. Pour une fois, j’ai ouvert la fenêtre. Ils ont germé il y a tout juste deux ans. Il est assez difficile de faire germer quelque chose sur la terre étouffée de ce pays-ci… Le seul engrais disponible et l’écoeurement, le décalage ressenti face à la nouvelle société que l’on nous prépare… Pardon, dans laquelle nous vivons déjà.


Anti-phénixologie

Lola M. ne renaîtra pas de ses cendres. Pourtant cette chance inespérée lui a été donné. Elle a tout gâché. Elle reste avec son vécu, sans rien tirer de cette expérience.
Cette créature est un produit-type de notre société occidentale. Dégénérée et déconstruite, elle n’a pas d’autre choix que de réagir comme on le lui a appris. Les gens qui nous gouvernent l’ont bien appris et en usent… Une émotion est égale à une médiatisation qui se transforme en texte de loi.
Ce qui me plaît chez Lola M., c’est qu’elle met sur le même plan le destin de Sohane et celui de Laika (pour celles et ceux qui ne voient pas spontanément de qui il s’agit, lire ci-dessous).

Un jappement de chienne, un grand pas pour l’humanité

Dans la maison de mon grand-père, un très vieux disque avec la presque inaudible voix de Youri Alekseïevitch Gagarine. Le bruit de fond est assourdissant. Le captage de la voix ne dure qu’une ou deux minutes sur l’heure quarante-huit que dura le vol. Pour le gamin du début des années quatre-vingts que je suis, c’est un accès au rêve.
Quelques années plus tard, une photo dans un magazine. Un petit chien plus ou moins de race Terrier dans un costume de cosmonaute. J’apprends que le chien est une chienne et que la photo a été prise à Baïkonour le 3 novembre 1957, peu avant que l’animal soit placé à bord de Spoutnik 2. Laika, en russe, signifie bâtard. Trouvée quelques mois plutôt errante dans une banlieue de Moscou, elle prouva au monde entier qu’un être vivant pouvait survivre à un voyage spatial. Laika mourut de stress et de surchauffe de la cabine, seulement cinq à sept heures après le décollage. Les droits des animaux je m’en fous un peu, je suis un peu plus préoccupé par la dignité humaine. Je m’en fous tellement que je suis un végétarien qui mange du foie gras, qui n’a aucun problème avec la corrida et qui préfère un oiseau mort à un oiseau vivant.

Laika, c’est un destin incroyable. Les animaux n’ont pas la notion de célébrité, encore moins de célébrité posthume. Sur la photo de Laika, ce qui m’a intéressé, c’est son regard, un regard paumé de chien, un regard humain dépassé par son destin. Ce que j’aurais aimé savoir, c’est le stress de la bête. C’est aussi l’évidente connotation sexuelle de «chienne de l’espace».

Quelqu’un qui brûle, ça n’en finit pas.

Sohane : Un nom aussi bien masculin que féminin, pour un fait divers. Ce que j’aime dans le fait divers c’est qu’il est divers pour la population et dramatique pour les proches de la victime. Qui n’a pas entendu parler de Sohane, le lendemain du 4 octobre 2002 ? Qui s’est imaginé être brûlé vif ? Allongez-vous dans votre salon cosy, fermez les yeux, relaxez vous et tentez pendant vingt minutes de ressentir ce que Sohane Benziane
a enduré.
Il y a aussi Shérazade, brûlée vive le 13 novembre 2005 par un amoureux éconduit. Shérazade n’est pas morte et"essaie de ne pas être dans la haine, mais elle ne lui pardonne pas : c'est toute sa vie qui est gâchée même si elle n'est pas morte",selon son avocate.
Des brûlées vives, il y en a tant d’autres.

Le meurtre de Sohane n’est pas un cas particulier : ces violences dans les relations de couple constituent, en France, la première cause de mortalité des femmes de 16 à 44 ans.

Crime sexiste

Vitry-sur-Seine a inauguré une esplanade Sohane Benziane. Est-ce un rempart contre la barbarie ? Sur la stèle érigée au bas de l’immeuble que je suis allé voir début 2006, il n’est pas mentionné la cause de la mort de Sohane. C’est inadmissible. la sœur de Sohane le dit très bien : elle n’est pas morte dans un accident de la circulation. Beaucoup de médias ont voulu faire passer la mort de Sohane pour une simple conséquence d’un amourette. Sohane Benziane est martyr moderne, forcément médiatique, victime d’un crime sexiste et cela est dit nulle part.

Bref, Lola M. est une plongée hyper surréaliste dans l’univers des morgues. Un contre reportage.


Vincent Decaux : interprétation
Nathalie Tetrel & Dora Protoulis : voix off
Nicolas Mouton Bareil : texte, mise en scène & interprétation
Olivier Coufourier : régie, scénographie, décor & oeil extérieur
Kabuk : webmestre, graphisme, photographie et décor

Contactez-nous : nicolasmoutonbareil@gmail.com

Extrait 1.

Lola : Je suis enceinte ?
Croquemort : Non, tu es morte.
Lola : Ah ?
Je suis morte.
Je dors avec les vers.
Ou presque.
Et toi qui es-tu ?
Croquemort : Je suis le croquemort, Lola.
Lola : Je suis enceinte ?
Croquemort : Non, tu es morte.
Lola : Ah ?
Je suis morte. Je ne suis plus scélérate. Les planches sur lesquelles j’ai voulu monter toute ma vie. Elles sont là, enfin. Quatre belles planches autour de moi. Je me félicite de cette représentation horizontale. Quand j’ai fait mon entrée ici, tu l’as tout de suite vu que j’étais une femme. Dit, tu n’en as pas douté une seconde ?

Extrait 2.

Lola : Alors, je me suis rêvée chienne de l’espace. Prendre de la hauteur, tout en cassant les vases pour que l’eau se répande et ne croupisse pas. Tu aurais garder un bon souvenir de moi. Mais je suis restée seule à côté de toi qui ne me touchais plus. Le jardin fut envahi par les fleurs. Je ne prenais plus la peine de les cueillir. Les vases de la chambre sont restés vides.
Croquemort : Je ne voyais rien. Je ne me doutais de rien.
Lola : Heureusement, car lorsque tu doutais tu devenais violent ou, du moins, je te voyais comme tel. Comme une chienne, je me suis vautrée dans des odeurs moins sophistiquées. J’ai retourné le jardin pour déterrer ce que j’y avais enfoui. Ma mauvaise vie d’avant, je l’ai reprise entre mes crocs. Faussement joyeuse je l’ai partagée avec des chiens errants. Lorsque tu l’as appris, tu m’as mise à la porte. Mais tout ça, c’est de ta faute. Surement, j’ai trop aimé.

Extrait 3.

Lola : Bonobo en robe de soirée.
Le lac des cygnes ou le carnaval des animaux ?
Ma femme ne me reconnaissait pas. Bien plus belle qu’elle, j’allais maintenant lui faire de l’ombre. Moi, je l’avais réussi ma métamorphose.
Elle se laissa glisser le long du mur et se mit à pleurer. Ma femme est un vrai routier. Ma femme est une petite fille jalouse.
Que je m’habille en femme elle s’en fou, mais elle ne supporte pas l’idée que je porte les vêtements d’une autre. Elle ne reconnaissait rien. Elle ne se reconnaissait pas en moi. Je n’étais pas une femme domestiquée, je n’étais pas une femme d’ici.

Extrait 4.

Lola :Suis-je déjà dans les livres ?
Je suis chienne. Les odeurs m’ont guidé. Une vie, une vie en fin de compte pas très longue, passée à renifler. Dans les pissotières et dans les vestiaires…partout j’ai cherché à sentir vos sexes. Parfois je jappais de plaisir. Oh mon dieu, japper de plaisir ! Lorsque vous n’étiez pas trop farouche, je léchais le filet de sueur qui vous roulait entre les fesses.
Là-haut, Laïka tourne, satellite de votre bêtise. Y a-t-il des parfums dans l’espace ? Je ne crois pas. Alors je me venge.
Tout ça je l’ai fait pour toi Laïka ! Tout ça…Parce que longtemps, je n’ai vécu qu’en pensant à toi. Laïka ! Laïka ! Clébard intersidérale ! A chaque coup de rein j’imaginais ta truffe humide écrasée contre le hublot du Spoutnik.
Laïka ! Pendant que l’air te manquait tout là-haut dans ta boite de conserve, pendant que tes yeux se brouillaient et que tu glissais peu à peu vers le fond de tes rêves de chienne presque morte…
Pendant ce temps moi je suis restée sur la terre et j’ai pris des hommes en levrette !

Laïka, Sohane et moi, Lola M….Tentatives de femmes dans un no man’s land. Je ne sais pas où s’arrête la fable et où commence le fait divers. .